L'exposition  d'Anne-Sophie Costenoble et de Nia Diedla qui vient de s'ouvrir à la galerie Détour à Namur n'est pas une double exposition, mais plutôt la proposition cohérente d'un duo d'artistes. Et c'est sans doute pour bien le signifier qu'elles ont réuni leurs oeuvres sous un seul titre. En l'occurence « Blanca ».

Comme des mots

On pourrait s'en étonner puisqu'il s'agit majoritairement de photographie en noir et blanc dans un registre plutôt sombre. Cependant, la toute première image d'un rayon de soleil embrasant la façade d'un château au crépuscule nous rappelle que le blanc n'éclate bien que dans la pénombre. Surtout, en apprenant que ledit château est celui de Thozée, lieu intimement lié à la vie et à l’œuvre du peintre et graveur namurois Félicien Rops (1833-1898) qui y invita Charles Baudelaire, on pressent que les enjeux ne seront pas que ceux de l'image. En tout cas pas ceux d'une image qui montre ou témoigne, mais plutôt ceux d'une image métaphorique comme le notait Nia Diedla lors du vernissage.

À regarder le travail de cette artiste argentine, présenté ici sous forme des 4 polyptyques, il devient évident que les photos s'y articulent comme le feraient des mots dans des phrases ; chacune s'enrichissant des autres. Et l'on peut en dire autant de l'interactions des deux travaux qui se répondent de mur en mur avec une belle fluidité, évoquant chacun à sa manière, mais avec une même sensibilité, le temps qui passe, les années et ce qu'on en retient.

Souvenirs

Cette mémoire s'affiche ici avec toute l'imprécision que nous lui connaissons, laissant au lecteur le loisir d'imaginer à son tour ses propres histoires. Notons que cette forme est celle que Baudelaire appelait de ses voeux pour une portrait de sa mère, lui qui fustigeait le réalisme mécanique des photographes de boulevard sous le Second Empire. Il appelait cela le « flou du dessin ». Nia Diedla s'en sert pour aller « fouiller dans ses racines, dans le souvenir inventé de l'enfance » comme on peut le voir plus particulièrement dans sa série Maleza. Anne-Sophie Costenoble s'en est servi pour aller fouiller dans les souvenirs du château de Thozée où elle avait été invitée en résidence de création. « À Thozée » écrit-elle « j'ai retenu mon souffle et tendu l'oreille. J'ai deviné des ombres, côtoyé des histoires. Le plancher chuchotait parfois. » Lui rappelait-il ce que Félicien Rops avait écrit un jour qu'il se trouvait trop loin depuis trop longtemps de son château : « Je m’embête, je donnerais tout Bruxelles pour être sur les bords de ma vieille Meuse. »

 

 

Jean-Marc Bodson, La Libre, décembre 2019

Lendemain de la pluie

 

La pluie se tait, mais quelque chose d’elle tombe encore,

plus voile que gouttes, mince effilage du paysage,

nul attentat en cet instant à la beauté.

Un animal se lèche. Un champignon s’ébroue,

libère lentement sa terre humide

d’un automne oublié, de bogues, d’insectes morts,

d’épines devenues tendres, de copeaux échevelés.

Il y a un peu de nu dans l’air.

La brume est là pour que nous la regardions,

loin de l’évidence qui foudroie, de la facilité.

L’écriture de la brume est plus exacte qu’on ne le dit,

un voile est ici une pièce de haute couture.

Et la vapeur n’est pas au fond qu’une paresse du soleil.

La pluie se tait : le lendemain promu présent

singe l’hier, pareil à un enfant qui joue.

Et tu es là, tu as tant dansé, fourmis entre les orteils,

orties aux chevilles, et le feu montant.

Tu as ôté cet habit qui n’était que bruine encore.

Tu as plongé dans l’étang pour lui donner entier ton odeur,

heurter quelques écailles, une ou deux chevelures végétales,

le mince coupant que l’eau atténue, roseaux pour caresses ambiguës.

J’ai trouvé tes seins comme on trouve affamé, dans la nuit profonde,

du pain trop blanc pour ne pas être chair à mordre,

mais sans impatience, mes mains comme celles d’un aveugle

dessinant les formes, épelant mots puis gestes,

ongles rentrés, seules empreintes s’appuyant,

puis effaçant la salive.

Ainsi, la voilà,

cette heure où l’on vacille,

tu la connais,

au lendemain de la pluie,

dans la lenteur extrême,

la peau délivrant son halo de carapace.

Nous y sommes,

prêts à fondre l’un en l’autre après avoir tant refusé

de se coucher

dans le jour qui vient,

dans l’après-midi qui compte, dénombre, pose des croix,

quelques traits dans notre dos, sur une épaule, un torse trop offert.

Baiser le temps à l’heure où l’on vacille.

Changer de maison dans sa main.

Faire brouillard de tout instant,

chaque seconde pour caillou lancé vers l’inconnu.

Pour entrer dans la forêt, le verbe précis

serait pénètrer, mon amour.

On en aurait pu au moins nommer orée

( comme dans une photographie )

ce pli caché, loin des forêts,

entre tes jambes,

au lendemain de la pluie.

 

Carl Norac, Poète National, novembre 2019

 

Blanca

 

Il est de ces rencontres qui résonnent comme une évidence. Celle d’Anne-Sophie Costenoble et Nia Diedla en est une. Réunies sous le doux nom espagnol de Blanca, leurs images se répondent avec la délicatesse d’un battement d’aile.

 

Blanca, c’est la lueur des absents, un silence qui s’impose, ce sont les mots que l’on n’ose dire, un instant suspendu. C’est la pureté d’une femme. C’est le temps qui passe et qui s’imprime sur la chevelure de l’être aimé. La brume matinale, l’hiver qui se pare de son plus beau manteau, le cerisier qui fleurit à nouveau, l’éblouissement d’un soleil d’été. C’est une nuit sans sommeil, passée à compter les corbeaux. Une apparition proche d’un songe.  C’est la couleur de la peur. C’est la dernière lumière.

 

Blanca est une page où tout reste à écrire mais sur laquelle se déposent et résonnent leurs photographies. L’éclat de la vie et peut-être aussi de la mort qui surgit d’image en image et qui se dévoile comme un poème commun. Blanca est voyage vers l’intime, vers la fragilité, et qui traverse également le deuil.

 

Adeline Rossion, Collaboratrice scientifique au Musée de la Photographie de Charleroi, octobre 2019

Anne-Sophie Costenoble, ou l’art de dénoncer les noirceurs de l’âme et du monde à travers la beauté et la poésie.

Ce regard préserve l’espoir. Energétiquement, il ne plombe pas. Au contraire, il vous maintient vigilant et reste ouvert.

Vous êtes touchés, bouleversés, mais pas anéantie par ce qui s’offre sous vos yeux.

La grâce et la beauté de l’instant présent viennent percuter vos émotions.

 

C’est de cette manière que le monde peut s’éveiller, se réveiller sans haine et agressivité.

 

Il se cache. Il l’a entendue, elle la petite humaine avec son appareil photo.

Elle se promène, observe, sent, ressent. Hume. Les sens éveillés, émus par la découverte. Emplis de gratitude de l’instant présent.

Elle est intégrée à son environnement. Autant que la feuille ou le champignon.

Elle foule le sol comme la fourmi ou le sanglier.

De temps en temps, un arrêt. Une fougère a attiré son regard. Pourquoi celle-là? Elle s’est laissée appeler. 

L’oiseau sent qu’il peut s’approcher sans danger. 

Il déploie ses ailes et s’invite sur la photo prête à être tirée. 

 

Sylvie Bruggeman, Fotolimo, février 2019

L’heure bleue

Ce moment impatient, furtif et délicieux où la lumière se révèle au moment ultime où elle s’éclaire. Un ciel embrasé d’une dernière lumière, poétique et délicate, où les sens sont en alerte. Une heure où l’emprise du jour s’achève enfin, pour laisser place à la nuit.
Un temps suspendu choisi avec soin par Anne-Sophie Costenoble pour ses expérimentations photographiques. Son dernier ouvrage, L’heure bleue, rend hommage à ce moment critique où le jour s’achève pour faire place à la nuit. Deux univers, deux mondes se confrontent au cœur de cet instant précieux et furtif. Les lumières sont vagabondes et teintées de mystère. Dès les premières pages, le lecteur est plongé in medias res dans un univers qu’il comprend envoûtant, tantôt inquiétant, tantôt rassurant.
Impossible de connaître la temporalité de ces images, et la photographe s’attèle à ne laisser aucune trace du temps. Aucun repère ne vient éclairer le lecteur dans sa déambulation aux premières lueurs de la nuit. Pire encore, il est laissé là, seul, à observer et à s’interroger.
À lui, sans doute, d’y trouver ses propres réponses. Cette heure fugitive ouvre une dimension nouvelle, comme un secret qu’il ne faut pas révéler. La photographe y plonge corps et âme, et le lecteur la suit, intrigué, comme une ombre indiscrète. Sans bruit, poussant du bout des doigt les feuilles légères de cette forêt explorée, tous deux s’aventurent ensemble dans un univers hors du temps. Du papier épais, noir, presque cartonné, fige des images empreintes de mélancolie et de rêverie. La couleur semble s’être effacée sous une enveloppe noir et blanc, pourtant, elle est bien là, marquant le passage du temps, mais d’une époque intemporelle. L’histoire racontée parle de ces corps nus, de bruissements délicats, d’une nature qui se fond avec ces êtres figés, de mots vagabonds qui racontent l’amour de l’autre. Les mots se fondent sur les pages noires de l’ouvrage, posés là.
Poétiques, les photographies d’Anne-Sophie Costenoble arpentent une heure précieuse, celle de tous les possibles. Une heure attendue, qui laisse s’achever le jour, pour y faire entrer la nuit. Délicates, ses images éparses racontent la passion de la photographe pour ce moment à part. Les textes de Xavier Canonne, David Courier et Jean-François Spricigo apportent une douceur supplémentaire, et accompagnent l’ouvrage de mots voluptueux.

Claire Mayer, Revue Camera 20, janvier 2018





L’heure où l’on vacille

L’heure bleue est cet instant entre jour et nuit où naissent les peurs, les monstres, les formes indécises.
C’est l’heure du loup, un moment de trouble, d’effondrement, de métamorphose.
Ces longues minutes où tout vous menace, où vous vous rapprochez de votre conjoint, de vos amies, comme des bêtes affolées.
Un bébé crie, il a raison, rien ne sera jamais plus comme avant. Le voici abandonné pour toujours.
L’heure bleue, c’est aussi le titre d’un livre de la photographe Anne-Sophie Costenoble, un conte noir somptueux, qui arrive à vous un jour de grande peine, et presque par hasard.
Sur la couverture de jais flottent des méduses. Vous êtes prévenu, ici tout ne sera qu’abysses et voluptés étranges.
Et il faut bien la fermeté du carton que l’on ouvre comme on déplie un grimoire pour tenir un peu entre nos doigts gourds le monde flottant.
D’une puissance de délicatesse et de pudeur considérable, les images d’Anne-Sophie Costenoble sont des offrandes, des visions fugitives mais de nature archétypale, des émanations de rêves ou d’inconscient.
Cette forêt qui ouvre le bal de la nuit pourrait être une échographie, ou le mystère d’un sexe féminin.
Tiens, un enfant paraît, comme un fantôme michelangelesque.
Bruissement de feuilles, et c’est la lutte de Jacob et de l’Ange, d’un chien et d’un renard échappés d’une tapisserie.
Tournez la tête, le cochon pendu est une chauve-souris.
Au pays d’Anne-Sophie Costenoble, tout est noir, tout est nuit, tout est vie et frémissement. Polyptique d’un corps féminin nu étendu sur la feuillée, d’une forêt profonde et d’une chouette déployée.
Les couleurs, quand il y en a, ne sont pas tapageuses mais ont la douceur du souvenir, de l’interrègne.
Cygne, libellule, flamants roses, serpent, poissons, pélicans, les animaux sont partout, ainsi que des lucioles, des milliers d’autres mondes fous et merveilleux.
C’est l’heure où la photographe vacille, change de corps, s’envole ou plonge, donne la main à ses ancêtres.
J’aime que le vol d’Athéna prenne pour toutes la figure de l’ellipse, du silence, et d’un destin commun.

Fabien Ribery,  novembre 2017





l'heure bleue

Le livre de la photographe belge Anne-Sophie Costenoble peut être considéré comme un incitatif à ceux qui souhaitent ressentir l'effet de la synesthésie - un phénomène neurologique, dans lequel la perception relevant d'une modalité sensorielle est régulièrement accompagnée de sensations relevant d'un autre sens.  Les odeurs peuvent par exemple être colorées, les nuances - couleurs et sons - ressenties sur la peau. Est-ce possible ?  Il suffit de se plonger dans "l'heure bleue".  L'invitation à susciter plusieurs sens à la fois est dès le départ suggérée dans le titre du livre, où comme nous l'apprenons, même le temps a sa propre couleur.

L'édition "l'heure bleue" peut être mis en parallèle avec les toiles des peintres impressionnistes français ou avec les poèmes de Walt Whitman. Indépendamment de la diversité des moyens de présentation, ils concernent tous la même chose :  une impression du vivant, des émotions causées dans l'instant, un étonnement devant la beauté. Mais le paradoxe de toute beauté réside dans sa fragilité, et l'artiste belge, qualifiée dans un texte de «photographe du silence», trouve sa manière de traiter avec soin les choses qui la charment. Elle s'approche d'eux comme sur la pointe des pieds, laissant les nuages ​​de vide noir entrer dans son image, enveloppant ses «chères et belles», comme la laine de coton enveloppe les jouets de Noël soviétiques. Ce vide noir met en évidence la beauté fragile d'une fougère pourpre, des libellules couvertes de gouttes de rosée et des méduses lumineuses.

"Non tant une musique, mais quelques notes éparses, un froissement d'ailes, des photographies chuchotées comme l'on échange à la nuit venue des confidences à celle dont le visage se perd dans l'ombre; des photographies à voix basse, pour les yeux et pour l'oreille, tout un alphabet de secrets dont la photographe se gardera bien d'entr'ouvrir le lexique, moments furtifs et sublimés qui demeureraient invisibles si elle ne savait les contenir", écrit Xavier Canonne, directeur du Musée de la Photographie de Charleroi. Et en parcourant ses lignes inspirées, vous arrivez à comprendre : il y a une imagerie qui ne peut qu'accompagner les versets.

Olga Bubich, Bird in flight, novembre 2017

 

 

 

 

 

l'heure bleue

On pourrait dire d’Anne-Sophie Costenoble qu'elle est portraitiste. Avec elle, les lianes prennent corps, les êtres se délient, les fougères sourient, les blondeurs défient, les chouettes s’invitent.
Ni intention, ni message. Sa poésie est joyeuse. Parce que si délicate, elle porte l’espoir de la douceur omniprésente d’un monde enchanté et sublime la part d’ombre en chacun de nous, en l’habillant d’une beauté contagieuse. La photographe épouse l’accident dans un abandon, qui se veut réciproque, et, au hasard des lumières délicates qu’elle apprécie, lie l’étrange des couleurs monochromes à l’intime des noirs et blancs colorés. « Il ne faut pas que ce soit facile, j’aime le trouble, l’opaque et le vulnérable. »
Elle pratique un journal photographique intuitif, sensoriel et poétique, témoin de ce qu’elle ressent. « Je photographie pour moi, c'est une sorte de vie parallèle. Pour désapprendre, m'autoriser, me réveiller ». C’est toute la fragilité de la vie qu’elle dit, par son regard d’enfant préservé. Elle va vers le monde et résiste au repli sur soi. « Ne jamais sortir du corps, de sa joie, de ses angoisses sourdes, de son silence et parfois de son intimité. » Confiante, elle entre dans l’intimité de ces personnalités végétales ou animales, humaines ou picturales. Le regard se fait caresse, et incite à se sentir juste présent devant tant de beauté.
Anne-Sophie Costenoble réinvente sans cesse son travail, et s’imprègne de ce qu’elle vit, ressent, lit, écoute. Et si certains auteurs, Japonais surtout, lui ont appris à ressentir le monde, en effet ses images, tels des haïkus, rythment la beauté fugace d’un instant de vie. « Je glane des moments fragiles, des hasards poétiques. Je ne sais pas ce que je cherche, mais pressens que quelque chose va se révéler. Il y aura ce moment de flottement, complice. ».
L’univers de ses inspirations est vaste et infuse dans son imaginaire, tantôt symbolique, tantôt théâtral. « La découverte du courant pictural symboliste a changé mes perceptions », ajoute-t-elle. « La peinture me donne régulièrement envie de prendre mon appareil photo. Certaines musiques m'invitent à quelque intériorité, le théâtre, contemporain surtout, me fait entrer dans un temps distendu, le cinéma m'emmène dans une rêverie parallèle, la danse réveille une sensualité. »
Ses photographies deviennent des mots, les mots des sensations. Ils viennent de loin et sédimentent. «Les mots m’accompagnent depuis longtemps. Ils me sont nécessaires, m'ont nourrie et “élargie”. Ils font partie de moi et de mon travail». Guidée par le sensible, l'errance lui va bien. « Je fais plus facilement des images en voyage. On est plus fragile, disponible à l’imprévu et à la rencontre, les sens sont en éveil.  Mais l'image est rare, il faut quelque chose de prégnant. J'affectionne les images “ouvertes”, pas trop évidentes. En revanche, un temps de latence est alors nécessaire, pour permettre le détachement. Une photographie se détache parfois, rencontre une autre par hasard et une poésie naît. On reste dans l'évocation… » L’heure bleue : un livre, une exposition, et deux sensations pourtant bien différentes qui se font écho.

Cilou de Bruyn, l’œil de la Photographie, novembre 2017

 

 

 

 

 


Buée lègère

Le Musée de la Photographie consacre une pièce entière au travail d’Anne-Sophie Costenoble, œil arrivé sur le tard à la prise de vue. C’est à la fois beaucoup et c’est peu. On fait le choix de pénétrer dans la salle rectangulaire qui présente trente-deux images sans s’encombrer du moindre guide du visiteur, de la plus petite note d’intention. En tête, la certitude que ces images-là peuvent se passer des mots, ce qui n’est pas sans jeter un certain discrédit sur le texte à venir. De manière instinctive, on choisit de longer les murs dans le sens des aiguilles d’une montre. Peut-être est-ce d’ailleurs le bon choix car le premier ensemble de quatre clichés qui se présentent semble évoquer des débuts. A dire vrai, un commencement douloureux. Celui d’un nourrisson à la bouche déformée par un cri primal que l’on a aucune peine à imaginer. Douleur de la chute hors du liquide amniotique et apparition du vide, condition d’existence de l’espace et du temps… voilà qui fait mal. A ce manque fondateur répondent des prises de vue aquatiques, tortue de mer, eaux stagnantes et autre lamantin qui évoquent une étrange plénitude : celle d’un monde où le moule de la perte s’emplit de plomb. Le dialogue du corps avec la nature et le monde animal traverse tout l’accrochage, il introduit une respiration et parfois une aggravation. On lève la tête pour observer le découpage général de cette « Heure bleue », morse dont on aimerait percer le rythme qui alterne moyens et plus petits formats. De loin, les images sont d’une infinie délicatesse, on pense à la peinture, mais une peinture dénaturée par un tremblé, une buée légère pleine de pudeur déposée entre le monde et le spectateur.    Rien ne luit.
On reprend la déambulation horlogique. Un sentier forestier trace sa perspective parmi les sapins, un « holzweg » dirait Heidegger, l’un de ces chemins qui ne mènent nulle part mais qui promet des choses imprévisibles. Cette voie éminemment terrienne possède ses étoiles, une constellation de vesses de loup aux allures de blancs cailloux jetés sur le sol. On ne peut s’empêcher de penser que la scène condense l’écriture photographique telle que la propose Anne-Sophie Costenoble, soit un corpus d’images hanté par la disparition de la voûte céleste, ce fameux « ciel où rien ne luit » comme le convoque Céline en préambule du Voyage au bout de la nuit. Avare en horizons, elle donne à voir des êtres aux prises avec les densités et les forces – on pense à cette représentation de deux chiens s’attrapant par la gorge, l’homme serait en quelque sorte un chien pour l’homme. Pour échapper aux gouffres sombres, il n’y a pas d’autre choix que de tenir sa luminosité de soi-même à la manière de ces méduses qui arpentent les grands fonds. Il y a aussi cette main serrée que prolonge un avant-bras noueux. On dirait une branche morte, destin de calcification qui échoit aux êtres dont la combustion est en passe de s’épuiser. Avant d’en arriver là, heureusement, il y a la beauté, celle du dos des femmes, lascives architectures, des chevelures blondes et des jambes prometteuses irriguées de sang.

Michel Verlinden, Focus/Vif, octobre 2017

 

 

 

 

 


L'heure que je préfère

L’heure bleue, celle où la nuit croise le jour, est affectionnée par les photographes. « L’heure que je préfère », signe même au crayon blanc Anne-Sophie Costenoble dans son livre.
L’heure bleue est aussi celle à laquelle se rejoignent les amants, celle où les oripeaux du jour atterrissent dans un vestiaire ou sur le dos d’une chaise, celle où les corps et les esprits s’éveillent autrement, les sens à l’affut. Ce sont ces interstices, cette disponibilité là qui palpitent dans ces photographies.
Ses impressions évoquent le velours. Celui des rideaux de théâtre dont l’écran s’ouvre sur des scènes où les arts sont vivants. Celui aussi d’un élégant peignoir habillant une sensualité pleine. Ils en ont l’épaisseur, les reflets, et cette douceur qui disparaît si la caresse se fait du revers de la main.
Cela s’exprime dans l’exposition mais aussi dans la publication éponyme – une promesse d’intimité en plus pour le lecteur. Car on plonge alors dans ses photos comme dans des contes, plutôt version Perrault que Disney. On y retrouve le motif du passage de l’enfance à l’âge adulte, qu’Anne-Sophie Costenoble traverse à rebrousse chemin quand elle photographie. Imaginaires et émotions convoqués, on tourne et déplie les pages vers ce qui, en nous, résonne de primitif. Comme les contes, ses images semblent en fait dire quelque chose du sens de la vie.
Il y a peu de pas des contes aux rêves racontés… Et c’est ainsi que s’ouvre le premier des très jolis textes signés par David Courier. La photographe l’a rencontré pour la première fois… le jour où elle lui a offert le livre. Ces écrits, en effet, sont le fruit d’une correspondance, les photos de l’une inspirant le clavier de l’autre.
La sensibilité et la délicatesse qui transportent le travail d’Anne-Sophie Costenoble sont à l’opposé de la fragilité. Une force, un souffle s’y expriment dans l’imprévisibilité d’un envol ou dans ces nudités qui se prolongent hors cadre. Quelque chose de sauvage, de vierge. De non apprivoisé.

Justine Montagner, BrowniE-Fresh photography made in Belgium, octobre 2017

 

 

 

 

 


La note bleue

En jazz, la note bleue (blue note) désigne une manière de jouer un demi-ton plus bas pour donner une couleur nostalgique à la mélodie. L'intitulé « L'heure bleue » du récent ouvrage d'Anne-Sophie Costenoble, repris pour son exposition actuelle au Musée de la photographie à Charleroi, ne dit pas autre chose que cette « saudade » qui traverse son travail de part en part.
Bien entendu, il évoque avant tout cet instant fugace, fragile où le jour rencontre la nuit dans une lumière passant du bleu ciel à l'indigo.  C'est bien pourquoi il n'y a rien de déprimant dans cet ensemble d'images assez sombres, rien de triste dans ces photographies aux couleurs éteintes, mais plutôt une sorte de sensualité retenue.
Anne-Sophie Costenoble s'est mise à la photographie sur le tard. Elle et quelques comparses rencontrés à l'excellent atelier Contraste avaient fondé le collectif Caravane. Question de se donner du soutien pour tenir cette passion de l'image sur le long terme. Très vite, elle s'est distinguée du travail des autres en poussant le curseur de la subjectivité assez loin. Plutôt que de dire le monde, ses clichés ont fini par surtout suggérer son monde. Plus que les enregistrements des occurrences, ils sont devenus les empreintes des sentiments d'une auteure à la sensibilité à fleur de peau.
Dans un très beau texte, Xavier Canonne replace cette acuité d'observation dans la perspective des « sources vives de l'enfance » comme les nomme magnifiquement André Breton. Et forcément, il y voit cette part intime, secrète même, affleurant à la surface des images aux tons sourds, presqu'éteints. Il y perçoit cependant moins une musique «que quelques notes éparses, un froissement d'ailes, des photographies chuchotées comme l'on échange à la nuit venue des confidences à celle dont le visage se perd dans l'ombre; des photographies à voix basse, pour les yeux et pour l'oreille, tout un alphabet de secrets dont la photographe se gardera bien d'entr'ouvrir le lexique, moments furtifs et sublimés qui demeureraient invisibles si elle ne savait les contenir. »
C'est d'ailleurs bien comme un coffre aux secrets qu'apparait le bel ouvrage publié par Arp2.  En effet, il s'articule autour de toute une série de doubles pages qui s'ouvrent comme un livre à l'intérieur du livre en dévoilant un sens bien plus profond que la seule beauté des choses en surface. Y passent des ombres qui ont à voir avec la vie, avec l'amour, avec la mort.

Jean-Marc Bodson, octobre 2017

 

 

 

 

 


Anne-Sophie Costenoble, photographe du mystère

Rien n’est insignifiant.  L’invisible se déchiffre en filigrane du visible. Au regard attentif, l’essentiel se révèle sous les apparences aussi séduisantes soient-elles.

Remonter en enfance : l’œuvre de toute une vie. Cette enfance qui nous berce et nous blesse, nous taraude et nous embaume. Anne-Sophie regarde, se souvient, suggère. Face à ses photos, me remonte en mémoire l’évocation d’Alain-Fournier qui réveille l’intimité rêveuse des premières années : Jamais, il n’y aura jamais de fin. Toujours nous parlerons ainsi tout bas bouche à bouche comme deux enfants qu’on a mis dormir ensemble dans une maison inconnue la veille d’un grand bonheur.
S’immerger dans l’herbe sous l’arbre, face à la cascade ; se laisser submerger par la nature et, simultanément, prendre l’écart qui permet de  graver en soi l’instant de grâce. Créer la distance nécessaire à la transmutation artistique.
Visages et paysages. Les corps aussi : La peau de femmes/ La peau qu’elles cachent/ Qu’elle est chaude ! chuchote Sutejo, le maître du haïku japonais. Ce n’est pas un hasard  si l’étude du corps, inhérente à la formation de kinésithérapeute, mène à l’écriture, à la photographie. Régine Detambel comme Anne-Sophie Costenoble nous en offrent la preuve éloquente.

Le travail exigeant de l’artiste est indispensable. Il ne sent pas la sueur pour autant ; rien que le plaisir sans ombre.  La réflexion ne leste pas, au contraire ! tendue vers la perfection, elle  garde le frémissement de l’éternel inachevé. La professeure de français que j’ai été se réjouit de constater combien Anne-Sophie, son élève,  a grandi !

Enigme ou mystère ? La question, je me la pose à propos de la poésie, de la photographie. Sur l’énigme, on s’acharne ; au mystère, on communie. Quel poète assurait que Chaque  personne gagne à être connue, elle y gagne en mystère ?
Nous nous tenons sur le seuil sans violer le secret ; nous vivons dans sa réverbération heureuse.

Colette Nys-Mazure, avril 2017

 

 

 

 

 


Un alphabet de secrets

Sans doute convient-il de revenir à l'enfance, "aux sources vives de l'enfance" comme les nomme magnifiquement André Breton, pour retrouver semblable faculté d'observation.

L'enfant rêveur, l'enfant morose, l'enfant puni savent mieux que quiconque s'absorber dans le détail qui verra le temps glisser sur eux sans les distraire, tout entiers livrés à cette image obsédante qui les imprègnera durablement, qu'un parfum, une phrase, le souvenir persistant d'un songe au réveil viendront longtemps après restituer.

L'adulte, lorsqu'il est Anne-Sophie Costenoble, a su conserver intacte cette concentration qui voit le temps se suspendre à la faveur d’un détail, en un entretemps durable. Il y a dans ces photographies le bruissement d'une forêt à l'aurore, des draps froissés, la paume glissant au souvenir d'un corps aimé, les plis d'un rideau ou d'une aisselle ; il y a des chevelures, des algues, des plumes, des écailles, le tain fatigué d'un miroir comme des rides éternelles. Il y a la beauté des femmes, un sexe à peine masqué, une épaule offerte, des lèvres entrouvertes. Peut-être s'y trouve-t-il aussi le souvenir de gravures anciennes, la forêt de Brocéliande ou celle de Gustave Doré où un enfant égaré sème des petits cailloux blancs.

Chaque image d'Anne-Sophie Costenoble est un poème, une eau tiède où se laisser glisser, sans peur ni remous pour ne pas déranger ce qui affleure à sa surface; une photographie méditative qui a fait le pacte du silence, une photographie "primitive" - j'y mets les guillemets nécessaires -, chacune d'entre elles semblant contenir une part de l'ordre du monde puisque tous les éléments y sont contenus et les sens conviés.

Non tant une musique, mais quelques notes éparses, un froissement d'ailes, des photographies chuchotées comme l'on échange à la nuit venue des confidences à celle dont le visage se perd dans l'ombre; des photographies à voix basse, pour les yeux et pour l'oreille, tout un alphabet de secrets dont la photographe se gardera bien d'entr'ouvrir le lexique, moments furtifs et sublimés qui demeureraient invisibles si elle ne savait les contenir.

Tant de pudeur et de concision que tenter de poser quelques mots auprès de ces images serait comme les trahir et je m'y emploie pourtant.

En vain d'ailleurs puisque si belles et troublantes elles tairont le secret qui nous lie à présent à elles.


Xavier Canonne, directeur du Musée de la Photographie de Charleroi, mai 2016

 

 

 

 

 

Anne-Sophie Costenoble, photographe du silence

Germaine Krull dans son Etude de nu écrivait : "Le vrai photographe, c’est le témoin de tous les jours, c’est le reporter."  Mais - et comme pour le journaliste -  à condition d’en sortir. Anne-Sophie Costenoble le prouve. Forte de cet œil premier, son travail dépasse le simple but "illustratif" ou documentaire. En cherchant souvent des cadrages resserrés, l’artiste crée un univers poétique où le portrait prend un rôle majeur.
Portant des charges affectives, sinon refoulées, du moins retenues là où demeurent parfois quelques fragments du réel, portraits comme des "petits bouts de rien" (Beckett) - "plafonnier" par exemple –, la photographie devient la métaphore du silence. Et ce, loin de tout effet, maniérisme ou lyrisme.

L’isolement ou la solitude est suggéré autant par les visages que par les "paysages" — même s’ils se limitent à des périmètres réduits. Et même si le sujet des photographies demeure hautement affectif puisqu’il y est question du sens de l’être, celui-là est dégagé de tout pathos. L’angoisse rôde. L’amour aussi. Mais les deux sous forme discrète. Les photographies, nimbées d’incertitudes scénarisées sobrement, témoignent d’une vie à l’état d’énigme. Anne-Sophie Costenoble prend grand soin de laisser au mystère son obscurité délibérée en un certain "velours".

La féminité et son secret restent présentes à travers des bribes d’histoires fantômes ou des identités révélées par jeu d’ombres ou d’apories. Avec parfois une pointe de dérision, au sein même de la "dramatisation" des photos. Le corps comme les choses restent au bord du langage plastique, au bord de son ravin, entre chien et loup.

La mélopée du silence suit son cours sur le pont suspendu des images et leur étendue de solitude, d’ombre et de lumière. S’inscrit l’histoire du labyrinthe de l’être au moment où quelque chose échappe aux marches de la nuit. Tout est de l’ordre d’une étrange berceuse parmi les ombres appesanties comme dans la lumière crue. Il suffit à la créatrice de poser quelques "accords" sobres, élégants pour souligner le silence.

(lire l'entretien)
Jean-Paul Gavard-Perret, novembre 2015

 

 

 

 

 


La toute première fois, c’est son visage qui m’a frappé. Son air mutin, ses cheveux clairs. Son sourire franc. Et sa prestance. Elle s’est avancée, s’est présentée. Anne-Sophie Costenoble. Costenoble. Un nom empli de force et d’assurance. En quelques mots, elle était parvenue à stopper les horloges, à immobiliser le monde extérieur. D’un mouvement vaste de la main, elle a désigné une photographie. Je m’appelle Anne-Sophie Costenoble et je suis photographe. En moins de dix mots et un geste, j’étais conquise. A cet instant précis, à cette seconde, je m’appelle Flora et je compte vous parler d’un coup de foudre artistique.

La toute première fois, c’est son talent qui m’a heurté. Son éclairage, ses angles de vues. Sa profondeur. Et sa prestance. Elle s’est avancée, a présenté ses œuvres. Anne-Sophie Costenoble. Costenoble. Un nom empli de force et d’assurance. En quelques tirages, elle était parvenue à ralentir mon rythme cardiaque, à immobiliser le sang dans mes veines. D’un mouvement subtil de l’appareil photo, elle a dessiné un univers. Je m’appelle Anne-Sophie Costenoble et je suis photographe. En moins de dix mots et une pression du doigt, j’étais conquise. A cet instant précis, à cette seconde, je m’appelle Flora. Et je suis sous le charme.

La toute première fois, c’est sa sensibilité qui m’a touché. Son regard, ses impressions. Sa tendresse. Et sa prestance. Elle s’est avancée, a présenté ses thèmes. Anne-Sophie Costenoble. Costenoble. Un nom empli de force et d’assurance. En quelques clichés, elle était parvenue à faire monter les larmes, à immobiliser les pensées au fond de moi. D’un mouvement fragile au coeur du cliché, elle a créé une bulle harmonieuse. Je m’appelle Anne-Sophie Costenoble et je suis photographe. En moins de dix mots et un tirage photo, j’étais conquise. A cet instant précis, à cette seconde, je m’appelle Flora. Et je suis bouleversée.

La toute première fois, c’est son univers qui m’a frôlé. Son passé, sa vision. Sa fragilité. Et sa prestance. Elle s’est avancée, a présenté son art. Anne-Sophie Costenoble. Costenoble. Un nom empli de force et d’assurance. En quelques photographies, elle était parvenue à changer ma propre vision, à immobiliser le rythme de ma vie. D’un mouvement furtif de l’objectif, elle a conçu un monde nouveau. Je m’appelle Anne-Sophie Costenoble et je suis photographe. En moins de dix mots et une image parfaite, j’étais conquise. A cet instant précis, à cette seconde, je m’appelle Flora. Et je suis différente.

Anne-Sophie Costenoble est kinésithérapeute. Passionnée d’histoire de l’art. Mère. Poète. Photographe. Elle découvre le monde à travers ses clichés, ses images en noir et blanc, profondes, subtiles. Et on le découvre volontiers avec elle. Elle est aussi membre du collectif Caravane, un projet qui associe plusieurs artistes. Lors de ses expositions, c’est sur un arrière-plan musical composé par Valérie Callewaert qu’on voyage entre ses univers. Point de lumière sur un chemin sombre. Pointe de ténèbres sur une toile blanche. Les nuances claires obscures de l’artiste font de ses photographies un véritable mystère où se perdre est recommandé.

Qui se cache derrière un flou artistique ? Derrière une paire de lunettes ? C’est en subtilité que l’artiste s’éclipse afin de laisser libre cours aux yeux qui parcourent ses œuvres. Et vous savez quoi ? A cet instant précis, à cette seconde, je m’appelle Flora. Et je suis fan.

Flora Dequenne,  novembre 2014

 

 

 

 

 

La photographe dit tirer le fil de son dernier travail d’un extrait du livre Cristallisation secrète, de l’écrivain japonaise Yoko Ogawa : "Mes souvenirs ne sont jamais détruits définitivement comme s’ils avaient été déracinés. Même s’ils ont l’air d’avoir disparu, il en reste des réminiscences quelque part. Comme des petites graines. Si la pluie vient à tomber dessus, elles germent à nouveau. Et en plus, même si les souvenirs ne sont plus là, il arrive que le cœur en garde quelque chose. Un tremblement."

A coup sûr c’est de ce même tremblement que vibrent les images d’Anne-Sophie Costenoble. La série "Le silence de l'oiseau" vient de l’émotion et elle y retourne, en suscite, en distille. Instants ordinaires et fragiles, bribes de récit sans mots (ou alors chuchotés), sans bruits (ou alors feutrés, lointains), rêveries dégagées d’une intimité, collier de petites choses qui égratignent le cœur et charrient une poésie singulière, en apparence hors du temps.

D’où vient cette impression d’une épaisseur littéraire dans ce projet ?... Madeleines proustiennes, souvenirs d’enfance, êtres chers à peine effleurés, objets porteurs de messages muets, alternant familiarité et étrangeté. Des visages, de la grâce. Pas de mots toutefois, justement, mais au contraire le frémissement d’une confession qui tient tout entière dans le feuilletage des images. Elles s’adressent à l’œil, mais parlent tout autant au toucher, à l’ouïe, à l’odorat… Elles en appellent aux saveurs plus qu’à notre savoir.

Après des études de kinésithérapie et d’histoire de l’art, Anne-Sophie Costenoble  a découvert la pratique photographique avec lenteur, en élargissant peu à peu son appréhension du monde. La fréquentation d’ateliers, des rencontres déterminantes (avec Françoise Huguier, Jean-François Spricigo, Nicolas Van Brande) ont amené son travail sur des voies inédites : membre du collectif Caravane et volontiers adepte d’une approche documentaire, on sent que la photographe a obéi ici à une petite voix plus personnelle, faite de sous-entendus, d’énigmes effleurées du bout des doigts, d’introspection, de sensualité.

Il lui arrive également de proposer des images sous forme d’installation : clichés réalisés par elle ou photographies anciennes, préservées mais mises à distance à la fois sous des globes de verre. Deux projets sonores de Valérie Callewaert (réalisatrice radio) complètent la proposition soutenant le propos général de l'exposition.   Une fable au son étouffé émanant d'un des sept globes de mariée, et dans une salle isolée, un film à partir d'images qu'elle a choisies dans la série "Le Silence de l'oiseau".  Evocation de l’empreinte du temps sur les images, méditation sur leur impact affectif - qu’elles soient mentales ou matérielles.

Les photographies d’Anne-Sophie Costenoble dévoilent alors encore mieux ce qu’elles sont, fondamentalement : des chambres d’écoute, en prise directe sur les frémissements du cœur, en connivence avec les bribes de lumière tapies dans les ténèbres – poussières de feu sur la glace nocturne de la mémoire.


Emmanuel d’Autreppe, février 2014

 

 

 

 

 


A peine un murmure m’accompagne, il fait silence dans ces photographies.
Un silence comme après l’amour, après l’orage, un silence à perdre haleine tant il ne nous a jamais quittés.  Un silence immémorial qui ne revendique rien d’autre que son propre écho.
Nul besoin de commentaire, à contrario de l’art explicatif cher aux spéculateurs. Ici il s’agit d’évidence, un souffle comme le vent accompagne le paysage du promeneur.

J’ose à peine quelques mots, à vocation d’allonger d’un peu l’apnée nécessaire à recevoir pleinement ces visions,  telles qu’elles m’ont été révélées. Un moment suspendu au vertige de sa lucidité, entre inspiration et expiration, pareil au battement de l’obturateur qui consacre soudain ce qui a été vu et ce qui devient déjà.
L’œuvre naissante d’Anne-Sophie Costenoble est incarnée comme peu de vies auront été investies, avec la délicate intention d’accepter la Vie jusqu’à ses précipices, plutôt que l’aplanir aux champs de la morale pour prétendre la comprendre.

Ces photographies-là ont le discernement de la beauté des ombres, de la vie en mouvement. Indifférentes aux modes, elles nous seront fidèles quand viendra le cortège de nos mélodies d’absences. Certes elles causeront bien des soucis à ceux qui refuseront de s’y reconnaître, mais à chaque instant elles nous offrent le privilège rare de n’avoir jamais cessé d’aimer.


Jean-François Spricigo, janvier 2014

 

 

 

 

 


Après des études de kinésithérapie, puis d’histoire de l’art, Anne-Sophie Costenoble découvre la photographie. Lentement, en la pratiquant, en voyageant, en fréquentant l’atelier Contraste à Bruxelles et en rencontrant des personnalités comme Françoise Huguier, Jean-François Spricigo et Nicolas Van Brande.

Sans être véritablement impliquée dans le reportage, Anne Sophie Costenoble est pourtant membre active du collectif Caravane qui soutient sa démarche. C’est que, dans ce groupe " ouvert ", chacun a sa personnalité et son regard.  Les préoccupations sont communes et une même envie de raconter le monde les anime.

Avec " Portrait de campagne ", Anne Sophie s’est intéressée à l’agriculture familiale, posant sur elle un regard personnel. Elle s’y est plongée, en immersion, chaque image en appelant une autre, toujours plus " humaine ".   La série "F" a suivi avec des photographies de proches, de femmes, qui témoignent de la générosité du rapport avec l’autre… Si ses images disent la vie, c’est dans une forme poétique et avec une forte intensité émotionnelle. Attentive à tout ce qui l’entoure et guidée par son intuition, elle se compose un monde, comme on le fait avec des notes sur une partition, avec des mots dans un livre. Mais en images. Cependant, remarque-t-elle, mes photographies m’apparaissent parfois comme des énigmes. Elles me troublent parce qu’elles évoquent un moment qui me semble avoir déjà été vécu. Comme si ce souvenir s’imposait à nouveau...


Georges Vercheval, avril 2013